Géographie politique du Proche-Orient : Le point de vue des Egyptiens
Comment les Egyptiens considéraient-ils le monde extérieur à leur pays ?
Le discours officiel présente l’Egypte comme exerçant une domination sur les autres peuples.
Ces représentations obéissent à la même codification : celle d’une soumission absolue à Pharaon.
Ainsi, par exemple, les représentations monumentales des temples montrent souvent le pharaon triomphant, traînant derrière lui les peuples enchaînés qu’il vient de conquérir.
Ces images de propagande se retrouvent même dans les tombeaux, comme par exemple dans la tombe de Rekh-mir-Rê (vizir de Thoutmosis III). On y voit l’apport des tributs par les peuples (Crétois, Minœns, Nubiens.... entre autres).
Aucune logique ne soutient ces tributs, on voit des Minoens apporter une défense d’éléphant !
Le message est simple : tous les produits de la terre sont portés en tribut à Pharaon,le monde entier défile pour lui rendre hommage, y compris les femmes et les enfants des pays conquis qui sont emmenés en Egypte pour y être éduqués à l’égyptienne, « égyptianisés ».
Autre exemple, la soumission des peuples étrangers est aussi montrée sous un biais historié, comme à Deir El Bahari, avec l’expédition au Pays de Pount commandité par le Pharaon Hatshepsout.
On y voit la population du Pays de Pount accueillir les égyptiens avec ferveur en leur offrant des cadeaux tandis que leur reine est représentée sous les traits d’une femme obèse et difforme.
La souveraine du pays étranger est caricaturée alors que la caricature comme la difformité était inconcevables dans les figurations du pharaon.
Pendant longtemps, ces représentations ont été considérées comme littérales.
La construction d’un discours historique à partir des sources égyptiennes se résumait à l’affirmation d’un pouvoir global sur le monde connu et les relations internationales se réduisaient à une mainmise sur les ressources possibles par le pouvoir de Pharaon. Autant dire que le discours historique était biaisé et que les représentations égyptiennes semblaient figées dans le conformisme établi.
Mais cette vision de propagande est bien différente si l’on s’attache aux pièces que l’archéologie revèle.
On trouve, par exemple, au 18e siècle avant notre ère, à Tell-el-Dab’a, capitale Hyksos, les traces d’un palais crétois. (Des « copies » de la peinture crétoise du « saut du taureau »).
S’agissait-il d’un comptoir ?
Plus vraisemblablement, d’une représentation politique de la Crète auprès de l’Egypte. (Ambassade peut-être).
De même de très nombreux objets égyptiens sont retrouvés en Crète, ce qui témoigne de relations diplomatiques et commerciales entre les deux pays.
Une étude menée par Nicolas Grimal et son équipe, sur les listes des pays étrangers portées sur certains monuments, montre une autre vision des puissances voisines de l’Egypte.
Dans le tombeau de Kherouef (dignitaire sous Aménophis III), on trouve une représentation du roi et de la reine Tyi.
Sous le trône, une liste des peuples dominés.
Ce système de cartographie se retrouve dans le Temple jubilaire d’Aménophis III, à Soleb, 3e cataracte au Soudan, ainsi que sur d’autres supports, comme sur le char d’apparat de Touthmôsis IV (exposé au musée du Caire).
Quand on l’étudie ces listes, dans lesquelles on retrouve pêle-mêle des noms de villes de grande et moyenne importance et des noms de régions, on s’aperçoit qu’elles sont ordonnées selon un plan très précis,un véritable système de cartographie, à la fois géographique et politique.
détail des peuples dominés par Aménophis III et Tyi, tombeau de Kherouef
Elles sont constituées selon un rythme ternaire qui définit en grands ensembles les régions du monde connu.
Contrairement aux représentations de propagande citées plus haut, ce système de cartes s’avère correspondre à ce que les données archéologiques révèlent de la situation géopolitique du Proche-Orient, au deuxième millénaire avant notre ère.
En effet, pour représenter le monde connu, les Egyptiens usaient d’un système de découpage du monde en 9 arcs divisés en 3 groupes de 3 et représentant pour chacun l’Afrique, la Méditerranée et l’Asie.
Se fondant sur ces 9 arcs, les théories de noms de régions et de villes spatialisent la géographie du Proche Orient, englobant une série d’ensembles et de sous ensembles qui se recoupent selon le schéma :
1°) Le nord de l’Egypte
2°) Les secteurs limitrophes de l’Egypte
3°) L’ouverture vers l’Étranger
De plus, ces groupes sont organisés par niveau hiérarchique, en fonction des différences d’importance politique des pays cités.
L’étude approfondie et comparée de ces listes, entre 2000 et 1300 avant notre ère, soit Thoutmosis III, Aménophis III et Ramsès II en grands points de repère, montre que les territoires étrangers n’étaient pas considérés comme un ensemble statique et potentiellement soumis mais, au contraire, que les égyptiens avaient conçus des moyens de représentations précis qui prenaient en compte les variations géopolitiques.
Ainsi :
Sur le char d’apparat de Thoutmosis IV, on peut lire que les états les plus importants sont :
1°) Naharina (Assyrie)
2°) Babylonie
Ensuite, au temple jubilaire d’Aménophis III, à Soleb, les listes sont sur les tambours des colonnes de la salle hypostyle. On peut y lire que les états les plus importants sont :
1°) Babylonie
2°) Naharina
3°) Hatti
4°) Chypre ?

Temple jubilaire d'Aménophis III à Soleb
Par contre sous Ramsès II, à Aksha, la donne est changée :
1°) Naharina
2°) Hatti
3°) Chypre
Ce concept d’ensemble et de sous ensemble géographique nous est totalement étranger. Il n’implique pas une écriture de carte mais la représentation virtuelle de l’espace au moyen de la place donnée aux régions et aux villes selon une spatialité de groupe bien établie.
Exemple, à Gourna, au temple de Séti 1er, deux sphinx, portant chacun des listes de pays et de villes, présentent une lecture ordonnée selon les points cardinaux :

Sens de lecture
L’étude de ces listes montre l’importance des villes d’envergure moyenne, d’états modestes ou de citées états, comme Ougarit, Qadesh ou Chypre. Sur les listes, elles demeurent toujours en fin de premier groupe ou début de deuxième groupe d’importance.
La raison supposée de cette pérennité est que leur rôle économique de relais n’est pas affecté par la lutte des grandes puissances du moment, Hittites, Assyriens, Babyloniens, et Egyptiens. Cette persistance dans l’ordre des listes montre aussi l’intérêt politique de l’Egypte à conserver avec ces petits états ou cités, des relations économiques stables. Ainsi, Ougarit qui mettait en relation les grandes puissances les unes avec les autres d’un point de vue commercial.
Les états les plus pérennes au II millénaire sont :
Chypre
Crète
Qadesh
Ougarit
Un système de cartographies unanimement adopté.
Ce système de cartographie fit ses preuves, comme en témoigne un monument atypique, une statue de Darius Ier (522-486 av JC), retrouvée en 1972.
Sur sa robe aux larges plis, on peut lire un texte en écriture cunéiforme, reproduit en vieux perse, élamite, akkadien mais aussi en hiéroglyphes.
Mais c’est le socle qui recèle le plus d’intérêt. Sur le devant, est représenté le « Semataoui ».
En effet, même si l’Egypte de cette époque est laminée, et n’est plus qu’une satrapie de l’Empire Perse,cette unification des deux Egypte représente un modèle, qui sur cette statue représente l’union de toutes les terres de l’empire Perse.
Sur le côté du socle, la liste des peuples composants l’Empire Perse présentée selon le modèle de cartographie égyptien.
L’Egypte y figure d’ailleurs (Kémi en démotique) dans l’avant dernier groupe. En dernier, il y a l’Inde.
Elle a donc terriblement régressé en puissance politique mais son système de cartographie comme ses symboles avaient dépassé ses frontières pour être assimilés par ses vainqueurs.
I Phillips V Wilkin
sites recommandés :
http://www.osirisnet.net/tombes/nobles/kheru/kherouef1.htm